Les années 40 : Alys Robi

Au mois d’octobre, on a débuté une série de profils de femmes qui ont marqué l’histoire de la musique canadienne-française depuis les années 30. Comme premier profil, nous avons parlé de La Bolduc. Le drame de La Bolduc a été quelle n’a profité de sa carrière que pendant une dizaine d’années avant sa mort. Elle n’est pas la seule. Dans les années 40, une autre dame de la musique aura une carrière courte mais surprenante. Alors que le Soldat Lebrun devient le précurseur de la musique western au Québec et que débute d’autres artiste du même genre comme Paul Brunelle, Bobby Hachey, Marcel Martel et Willie Lamothe, une grande dame se glisse comme première vedette internationale canadienne-française en interprétant une chanson de style latino-américaine : Alys Robi.

Alice Robitaille est née à Québec le 3 février 1923. Elle commence à l’âge de quatre ans à présenter des spectacles, alors que son père l’inscrit dans divers concours amateurs. En plus d’étudier à l’école, on l’envoya prendra des cours de chants, de ballet et de diction. Les années avancent, et elle commence à chanter sur diverses scènes telles que l’Arlequin où elle se lia d’amitié avec un jeune homme du même âge, Sammy Davis Jr. Elle y côtoya aussi des gens comme Olivier Guimond et Rose « La Poune » Ouellette. Au concours d’amateurs du Major Bowes, elle gagne le premier prix pour la ville de Québec. C’est dans ce concours qu’elle fait la connaissance d’un certain Frank Sinatra.

À l’âge de 13 ans, convaincu qu’elle fera une grande carrière, elle déménage seule à Montréal. Arrivant dans cette nouvelle ville, elle se précipite voir La Poune en interrompant son spectacle au théâtre National en montant sur scène avec elle. Elle l’engagea sur le champ et lui permit de demeurer chez elle. Pendant trois ans, elle chanta avec la troupe. C’est dans cette période qu’elle change son nom pour Alys Robi et commence la vie de tournée.

C’est à 17 ans qu’elle tombe amoureuse pour la première fois. Pendant quatre ans, elle sera avec Olivier Guimond, un autre artiste talentueux de l’époque. Le couple s’arrêtera alors qu’Alys Robi décroche un contrat radiophonique à la CBC de Toronto. Ce choix sera déterminant sur sa santé. « J’avais beau vouloir m’étourdir dans une carrière qui prenait de plus en plus de mon temps et qui drainait toutes mes énergies, un mal sournois commençait lentement à s’installer en moi. » (Alys Robi, Un long cri dans la nuit, p.28)

Les gens lui demandent de chanter sur scène comme à la radio des chansons latino-américaines, un style qui lui va à merveille. La maison de disques RCA Victor lui permit d’enregistrer ses premières chansons sur 78-tours. « J’avais su trouver dans les rythmes latino-américains une musique qui me collait vraiment bien à la peau. En interprétant ces airs remplis de dynamisme et de volonté de vivre, j’avais trouvé un véhicule de communication idéal en ces temps de guerre et privation. » (Alys Robi, Un long cri dans la nuit, p.33)

Il faut aussi se rappeler qu’à l’époque, peu d’artistes enregistraient des chansons sur disques. Alys Robi a vraiment donné un élan à l’industrie. « Ces traductions ont habitué, peu à peu, les Québécois à acheter des disques enregistrés par des vedettes locales. C’était une étape importante dans l’évolution de la musique québécoise. Moi et quelques autres avons été les précurseurs qui ont ouvert la voie aux grands auteurs-compositeurs québécois qui allaient faire leur apparition à la fin des années cinquante. » (Alys Robi, Un long cri dans la nuit, p.34)

Nous sommes pendant la deuxième guerre mondiale, 1942, Alys Robi enregistre les chansons Tico, tico et Bésame mucho qui connaissent un énorme succès. Le fait qu’elle puisse traduire des chansons latines en français lui apporte un bon outil pour sa carrière. Vers la fin de la guerre, elle chante en Angleterre, en France, en Suisse et en Hollande, elle connaît un succès partout où elle passe et gagne une bonne somme d’argent. Elle va même présenter des concerts dans plusieurs pays en Amérique du Sud.

Le président de l’entreprise de musique en feuilles Peer International Music vient la rencontrer à Toronto et lui offre de chanter à l’international. En 1944, en pleine guerre, elle se rend en Angleterre chanté à la BBC et sur plusieurs scènes. Pendant trois ans, elle se promena du Canada en Europe et en Amérique du Sud. On pouvait la voir à la BBC en Angleterre et à NBC aux États-Unis.

Au fur et à mesure que les années avancent, elle devient de plus en plus fatiguée sous la pression. À 23 ans, on lui demande de passer une audition pour un studio d’Hollywood. Elle accepte un contrat à Las Vegas lors d’une pause et s’y rend avec sa nouvelle voiture. Sur son chemin, elle a un accident et se retrouve avec le crâne fracturé et passe deux mois à l’hôpital. À partir de ce moment la dépression s’installe. Elle revient au pays et décide de se rendre au sanatorium Prévost pour aller s’y reposer pendant deux semaines. Elle a 24 ans. On la transfère dans un hôpital psychiatrique et on l’attache à une civière et lui impose des électrochocs sans anesthésie, la bourre de médicaments, et l’emprisonne pendant cinq ans dans une petite cellule.

Dans son autobiographie, elle raconte : « Tout s’est passé si vite! Alors que j’étais au sommet d’une carrière internationale qui allait m’ouvrir toutes grandes les portes d’Hollywood, il y a eu ce terrible accident! C’est alors que tout a basculé. Mon ascension vers les étoiles a pris fin abruptement et je me suis retrouvée au royaume des ombres » (Alys Robi, Un long cri dans la nuit, p.7)

À 29 ans, après une lobotomie toujours sans son consentement, elle sort finalement de l’hôpital en 1952. Elle n’a plus un sous, alors que des avocats lui ont tout pris pendant son absence. Deux mois après sa sortie, on lui propose une émission radiophonique à CKVL. Le soir, elle retourne au cabaret. Elle ne gagne pas beaucoup et elle est jugée par plusieurs. « Certains clients venaient à mes spectacles poussée par une sorte de curiosité morbide. Ils voulaient savoir si je pouvais encore chanter. Ils voulaient voir la folle de Saint-Michel-Archange avec ses cheveux trop courts et ses gestes incertains. » (Alys Robi, Un long cri dans la nuit, p.157-158)

Un après sa sortie, elle se précipite dans un mariage qui durera cinq ans et où elle subira la violence conjugale. Après l’annulation de son mariage, elle va prendre des cours d’espagnol à l’Université de Paris. Elle revient au pays. L’époque des cabarets qui avait fait vivre Alys Robi a disparu dans les années 60.

À la fin des années 60, tout change alors qu’un nouveau public l’adopte. « C’est la fin des années soixante que je pris contact avec un nouveau public qui me combla par sa chaleur et sa fidélité. Il s’agissait des « gais » qui avaient désormais leurs propres « clubs », réservés exclusivement à une clientèle homosexuelle. Ils m’accueillirent à bras ouverts et me firent une véritable fête partout où je chantais. » (Alys Robi, Un long cri dans la nuit, p.182)

Malgré les spectacles dans les clubs gais, elle dû recevoir du bien-être social pour vivre pendant cinq ans. C’était l’époque des discothèques. Le lutteur Johnny Rougeau l’aida en la présentant dans son cabaret.

C’est vraiment en 1989, qu’elle reprend sa carrière grâce à une chanson d’Alain Morisod, Laissez-moi encore chanter. Le public la redécouvre dans des livres, à la télé et même au cinéma. En 1995, le public québécois regarde une série télévisée sur sa vie et en 2004, Denise Filiatrault réalise un film, Ma vie en cinémascope. Un après, elle remonte sur scène et participe à la revue musicale Si Alys m’était chantée.

Alys Robi est décédée à Montréal le 28 mai 2011. Sa vie aura été à la fois un succès et une tragédie. Elle aura été la première québécoise promue au rang de vedette internationale. Mais, le succès aura été de courte durée. Si Alys Robi aurait vécu aujourd’hui, sa maladie aurait été mieux comprise.

Bibliographie :
Alys Robi, Un long cri dans la nuit, 5 années à l’asile. Edimag, Montréal. 1990.

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