Musique de la francophonie canadienne : vivre de son métier

Je suis allé voir énormément de spectacles l’année dernière. Durant une majorité de ces spectacles, je n’ai eu qu’une seule déception : la faible participation du public. Les spectacles sont bien montés, les chansons sont entraînantes, les musiciens sont excellents et l’interprète nous amène dans son univers. Mais malgré tout ce talent et tout ce travail, lors de certains spectacles on ne retrouvait qu’une vingtaine de personnes. Même lors de gros rassemblements, les familles y vont tôt avec leurs enfants et quittent tôt. Ceux et celles qui seraient prêts à demeurer des heures pour attendre de voir Beyoncé sur scène, ne sont pas nécessairement prêts à rester une heure de plus pour voir un artiste francophone qu’ils ne connaissent pas.

Ces artistes ont tout à offrir dans l’originalité et la fougue. Si vous aimez Jean Leloup, allez voir Mehdi Cayenne ou si vous aimez Marie-Mai, allez voir Mélissa Ouimet. Et, si vous aimez une bonne auteure-compositrice-interprète, allez voir Émilie Landry! Dans la francophonie canadienne, il y a du talent pour tous les goûts. Pourtant, j’ai souvent l’impression de retrouver toujours les mêmes artistes dans les médias francophones.

Pour tenter d’aller plus loin dans ma réflexion, j’ai demandé quelques questions à deux personnes qui œuvrent dans le milieu de la musique en Ontario et au Nouveau Brunswick : Natalie Bernardin, Directrice générale de l’Association des professionnels de la chanson et de la musique et Carol Doucet, propriétaire et directrice de Le Grenier musique.

Avec la baisse des ventes de CD et la montée de l’écoute de la musique en ligne, est-ce qu’un artiste francophone au Canada peut vivre de sa musique?

Natalie Bernardin, Directrice générale de l’Association des professionnels de la chanson et de la musique.

Natalie Bernardin : Oui, mais il doit aussi diversifier ses revenus et ses activités. Même avec la vente de CD à son « peek », un artiste de la francophonie canadienne n’arrivait pas à vivre QUE de la vente de CD, il devait rentabiliser avec l’activité scénique, ateliers, droits et redevances, édition, etc. Je dirais que le gros changement du virage numérique pour nos artistes se fait sentir au niveau de la radio Web. Cette composante est venue rétablir un meilleur équilibre parmi les artistes du QC et ceux de nos communautés. Grâce à des droits versés par des sociétés de gestion comme SOCAN, Sound Exchange, etc., nos artistes peuvent facilement aller chercher des montants intéressants par année qui peuvent aider à « vivre de son art ».

Carol Doucet : Oui si ses chansons jouent à la radio, surtout sur Sirius XM, et s’il ou elle fait suffisamment de spectacles… et dans la plupart des cas, s’il ou elle a un autre emploi pour compenser les périodes plus tranquilles.

En Ontario, est-ce que les gens assistent aux spectacles d’artistes francophones?

Natalie Bernardin : Oui, mais c’est un petit public. Comme toute forme d’arts de la scène, le public est de plus en plus difficile à faire sortir. Les artistes francophones cherchent aussi de nouveaux publics (anglophones, internationaux, etc.) pour tenter de développer leur fan-base.

Et au Nouveau-Brunswick et dans l’Atlantique en général?

Carol Doucet : Pas trop, pas aux spectacles d’artistes de la relève en tous cas.

Dernièrement à l’émission Sur le vif à Radio-Canada, j’ai parlé de deux solitudes, comme s’il y avait Montréal et de l’autre côté, le reste du Canada francophone. Est-ce que vous ressentez ceci?

Natalie Bernardin : Oui on le ressent pour ce qui est du marché majoritairement francophone. C’est vraiment son propre écosystème et on pourrait dire la même chose pour Toronto, pour le marché anglophone. Je crois que c’est pour cela que les francophones hors Québec s’allient souvent avec les anglophones de la même communauté. On voit des choses comme le « Ottawa Music Industry Coalition » (Coalition de l’Industrie musicale d’Ottawa) par exemple.  Ensemble, les deux solitudes s’unissent.

Carol Doucet, Propriétaire et directrice de Le Grenier musique.

Carol Doucet : Ça dépend à quel niveau. C’est sûr qu’on parle de deux mondes. À Montréal et à une heure de route autour de la ville, y’a probablement 10 fois plus de places à jouer que dans tout le Nouveau-Brunswick. Et ce qui est aussi dommage, c’est que nos artistes acadiens ne jouent pas beaucoup à Radio-Canada national. Même à Radio-Canada Acadie, que j’écoute toujours car c’est ma radio, on joue très peu de musique acadienne. Je ne comprends pas pourquoi. Selon moi, il n’y a aucune raison pourquoi Radio-Canada Acadie ne jouerait pas 50 % de musique acadienne.

Faut-il passer par Montréal pour se faire connaître au Canada et ailleurs dans le monde?

Natalie Bernardin : Non, plus maintenant.

Carol Doucet : Non pas du tout. Ce n’est pas où tu vis qui détermine ton succès.

Quels sont les plus grands défis pour les artistes francophones de l’Ontario?

Natalie Bernardin :

  • Se trouver des dates pour l’activité scénique (surtout pour percer les réseaux existants et pour monter son propre réseau à l’extérieur);
  • Rentabiliser ses activités pour arriver à en vivre (et donc le besoin de développer d’autres marchés);
  • L’éloignement des marchés principaux et secondaires, les communautés sont loin l’une de l’autre.

Et pour les artistes francophones de l’Acadie?

Carol Doucet : Je dirais que le plus gros défi tout de suite serait d’attirer du monde dans les salles de spectacles. Ici, et je ne crois pas que ce soit très différent ailleurs, les gens pensent que tu es un bon artiste si tu réussis à te rendre à La Voix. La définition d’un artiste qui est bon = passer à la télé. Et bien sûr, un autre défi est que nous ne sommes pas beaucoup de francophones, à peine un quart de millions au Nouveau-Brunswick. Et nous n’avons pas de SODEC ici, donc pas vraiment accès à des programmes d’aide à la tournée. Plusieurs de nos artistes ont la chance d’avoir de l’aide financière à l’occasion de Musicaction ou de la province, mais les budgets expirent après quelques mois dans l’année.

Quels sont les projets de l’APCM dans les prochains mois?

Natalie Bernardin :

  • Rond Point, projet de soutien à l’émergence à la fin mars;
  • La Nuit émergente, un événement de la Slague où nous sommes impliqués, à la fin mars;
  • Semaine de la musique francophone en mai.

Quels sont les projets du Grenier dans les prochains mois ?

Carol Doucet : Au niveau des disques, deux sortiront ce printemps. En premier, le disque double de Michel Thériault, Le Sage et Le Fou à la mi-avril, et par la suite mai ou juin, le premier disque complet de Simon Daniel. Le groupe Cy sera en studio vers la fin de l’été pour enregistrer un nouvel album. Suivront Menoncle Jason fin 2018 ou début 2019 et Joey Robin Haché, son troisième, en 2019. On travaille sur beaucoup de projets avec Dans l’Shed, qui sera entre autres en Louisiane fin avril, et qui reprend le Shed à Léon à Petite-Vallée pour une quatrième année. Cy sera en vitrine « Export » aux ECMA et aussi à Tadoussac. Michel Thériault devrait aller en Europe au mois d’août et en vitrine à Vancouver en septembre. Pour Émilie Landry, ça va super bien. Elle est numéro un dans plusieurs palmarès et on a de plus en plus de succès avec elle en booking. De belles surprises.

Pour plus de détails, visitez l’APCM et Le Grenier Musique.

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